Jean Lafitte, le flibustier de la Nouvelle Orléans

Jean Lafitte, le flibustier de la Nouvelle Orléans

Jean Lafitte est l’un des personnages les plus fascinants — et les plus difficiles à démêler de sa propre légende — de l’histoire de la Louisiane. Pirate pour les uns, corsaire, contrebandier, négociant et finalement patriote américain pour les autres, il bâtit au début du XIXᵉ siècle une véritable puissance clandestine dans les marais de Barataria, avant de jouer un rôle important dans la défense de La Nouvelle-Orléans contre les Britanniques en janvier 1815.


Il faut toutefois distinguer ce qui est solidement établi par les archives de ce qui appartient à la légende Lafitte. Le National Park Service souligne lui-même que son histoire a été considérablement mythifiée.

Mais on ignore encore de nombreux détails sur Lafitte !

La première difficulté est sa naissance. Jean Lafitte serait né vers 1770-1780, probablement dans le Sud-Ouest de la France ou peut-être à Saint-Domingue. Même son lieu de naissance demeure incertain. De plus certains frères Lafitte et Dominique You, seraient peutêtre nés à Bayonne, ou Saint-Jean de Luz?

Avec son frère Pierre Lafitte, il apparaît dans le monde maritime et commercial de La Nouvelle-Orléans au début des années 1800. Les deux frères comprennent rapidement que la situation de la Louisiane est exceptionnelle.

La Louisiane vient d’être achetée par les États-Unis en 1803. La Nouvelle-Orléans est devenue une ville américaine, mais elle reste profondément française, créole et caraïbe. Le Mississippi constitue la grande porte d’entrée du continent, tandis que le golfe du Mexique est parcouru par des navires français, espagnols, américains, britanniques et caribéens.

C’est dans cet environnement que Lafitte va construire sa fortune.

Le « royaume » de Barataria

Lafitte installe son principal établissement dans la baie de Barataria, au sud de La Nouvelle-Orléans, autour de Grande Terre et des îles et chenaux qui permettent de communiquer avec le golfe du Mexique.

Le choix est génial d’un point de vue stratégique.

Les marais, les bayous et les passes de Barataria sont extrêmement difficiles à parcourir pour quelqu’un qui ne les connaît pas. Les petits navires de Lafitte peuvent s’y cacher, tandis que les bâtiments militaires plus importants ont beaucoup plus de difficultés à les poursuivre.

Le quartier général de Lafitte se trouve notamment à Grand Terre. Ses hommes sont appelés les Baratarians. Vers 1812, cette organisation est devenue suffisamment importante pour constituer une véritable communauté clandestine, comprenant des marins, des corsaires, des contrebandiers, des aventuriers, des hommes libres de couleur et des personnes ayant fui l’esclavage.

Lafitte dirige alors une véritable économie parallèle.

Ses navires capturent des bâtiments dans le golfe et dans les Caraïbes. Une partie des marchandises est introduite clandestinement en Louisiane. Barataria devient également un lieu important du commerce illégal des esclaves : le National Park Service rappelle que Lafitte possédait des entrepôts où des personnes réduites en esclavage étaient détenues et que des marchands et planteurs venaient y acheter des marchandises et des esclaves.

C’est un aspect qu’il faut absolument conserver dans une biographie sérieuse de Lafitte : le héros romantique de 1815 ne doit pas faire oublier le contrebandier et l’homme impliqué dans le commerce esclavagiste.

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Le portrait ci dessus de Jean Lafitte est très connu, mais son authenticité n ‘est pas certaine.

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Joseph Sauvinet, l’homme de confiance dans l’ombre

C’est ici que votre question sur Joseph Sauvinet devient particulièrement intéressante.

Sauvinet est un personnage beaucoup moins célèbre que Lafitte, mais il appartient au réseau économique et social qui permettait aux Lafitte de fonctionner à La Nouvelle-Orléans.

Joseph Sauvinet était originaire de Bayonne et s’établit à La Nouvelle-Orléans au début du XIXᵉ siècle. Il devint un négociant et financier important, proche de plusieurs personnages influents de la ville.

Certaines sources anciennes et secondaires le présentent comme le banquier ou l’homme d’affaires de Lafitte, et même comme celui qui aurait aidé les frères Lafitte à établir leurs premières activités commerciales à La Nouvelle-Orléans. Une étude historique de la Texas A&M University est cependant beaucoup plus prudente : elle considère Sauvinet comme un financier important de la ville, mais souligne que sa relation personnelle directe avec les frères Lafitte a été largement exagérée par certaines œuvres ultérieures.

Cette nuance est importante.

On peut donc dire avec prudence que Sauvinet appartenait au même milieu économique et maritime que les Lafitte et qu’il participa à leur environnement financier, mais il faut éviter de présenter comme certain tout ce que la tradition raconte sur leur association personnelle.

Une source historique ancienne publiée sur La Nouvelle-Orléans le décrit néanmoins comme le « banker » des Lafitte, aux côtés de Jean et Pierre, et le place dans le cercle de personnes liées à l’établissement mystérieux de Barataria.

Il existe donc probablement derrière Lafitte un système beaucoup plus sophistiqué que l’image du simple pirate cachant son trésor dans les marais : Lafitte avait besoin de financiers, d’intermédiaires, de marchands, de notaires et de relais dans la ville.

Et Sauvinet est précisément intéressant à ce titre.

Le gouvernement américain veut détruire Barataria

Le problème est que les autorités américaines ne peuvent pas tolérer indéfiniment cette puissance clandestine.

Le gouverneur de Louisiane, William C. C. Claiborne, considère les Baratarians comme des pirates et des contrebandiers. Les autorités américaines finissent par lancer une opération contre Barataria.

En septembre 1814, les forces américaines attaquent la base de Lafitte à Grande Terre. Une grande partie de ses navires et de ses marchandises est saisie.

Mais Lafitte échappe à la capture.

Et c’est précisément à ce moment que l’histoire bascule.

1814 : les Britanniques proposent un marché à Lafitte

La guerre de 1812 oppose alors les États-Unis à la Grande-Bretagne.

À l’automne 1814, les Britanniques préparent leur attaque contre La Nouvelle-Orléans.

Ils savent que Lafitte possède quelque chose qu’ils n’ont pas :

la connaissance des bayous et des passes conduisant à La Nouvelle-Orléans, des hommes expérimentés et surtout une artillerie et des armes importantes.

Les Britanniques lui proposent donc de rejoindre leur camp.

Les offres sont considérables : argent, grade dans la marine britannique et amnistie.

Lafitte demande du temps pour réfléchir.

Mais il fait alors un choix extraordinaire.

Au lieu de rejoindre les Britanniques, il avertit les autorités américaines et propose ses services pour défendre la Louisiane.

Le National Park Service confirme que les Baratarians ont refusé de se joindre aux Britanniques et que Lafitte proposa finalement son aide aux forces américaines.

Pourquoi Lafitte choisit-il Andrew Jackson ?

Il serait trop simple de dire que Lafitte devint soudainement un patriote américain.

Ses motivations étaient probablement multiples.

D’abord, il avait beaucoup à perdre si les Britanniques prenaient La Nouvelle-Orléans.

Ensuite, Lafitte espérait obtenir une grâce pour lui-même et ses hommes et récupérer une partie de ses biens.

Enfin, il existait probablement chez lui un véritable attachement à la communauté de La Nouvelle-Orléans, où les Lafitte avaient leurs affaires, leurs amis et leurs intérêts.

Son choix était donc à la fois politique, économique et personnel.

Mais le résultat fut historique.

La rencontre avec Andrew Jackson

Lorsque le général Andrew Jackson arrive à La Nouvelle-Orléans en décembre 1814, il doit organiser en urgence la défense de la ville.

Au début, Jackson se méfie profondément de Lafitte. Comment faire confiance à un homme poursuivi par les autorités américaines et considéré comme un pirate ?

Mais Jackson comprend progressivement la valeur de ses hommes.

Les Baratarians connaissent parfaitement le terrain.

Ils savent naviguer dans les bayous.

Et surtout, ils savent tirer au canon.

Le National Park Service indique que les hommes de Lafitte apportèrent à Jackson des combattants expérimentés, des artilleurs et des munitions. Lafitte fournit notamment des milliers de pierres à fusil ainsi que de la poudre provenant de ses dépôts de Barataria.

Jackson aurait même déclaré que sans cet approvisionnement en pierres à fusil, « le pays aurait dû tomber » — une appréciation rapportée dans sa correspondance ultérieure.

Les Baratarians à Chalmette

Le 8 janvier 1815, l’armée britannique attaque les positions américaines retranchées à Chalmette, au sud de La Nouvelle-Orléans.

L’armée de Jackson est extrêmement hétérogène : soldats américains, miliciens de Louisiane, Créoles, volontaires du Tennessee et du Kentucky, hommes libres de couleur, esclaves employés dans différents rôles, Choctaws et Baratarians de Lafitte.

Les Baratarians jouent surtout leur rôle dans l’artillerie.

Environ cinquante d’entre eux servent directement sur les pièces américaines, à terre ou sur les bâtiments. Le National Park Service et l’American Battlefield Trust soulignent leur compétence particulière comme artilleurs.

Parmi eux se trouve notamment Dominique You, l’un des plus célèbres artilleurs de Lafitte.

Leur connaissance du terrain et leur expérience maritime sont également précieuses.

Mais Lafitte n’a pas « gagné seul » la bataille

C’est ici qu’il faut corriger une légende très répandue.

On raconte parfois que Lafitte aurait pratiquement remporté la bataille de La Nouvelle-Orléans.

C’est exagéré.

La victoire est celle de l’ensemble de l’armée de Jackson. Les fortifications, l’artillerie américaine, les soldats réguliers, les milices de Louisiane, les hommes libres de couleur, les volontaires venus d’autres États et les autres défenseurs jouent tous leur rôle.

Mais la contribution de Lafitte et de ses hommes fut réelle et importante, particulièrement dans l’artillerie et dans l’approvisionnement en matériel. Le National Park Service considère que les ressources et les compétences des Baratarians ont contribué de manière significative aux victoires de la campagne de La Nouvelle-Orléans.

Le 8 janvier, les Britanniques sont écrasés par le feu américain.

La victoire de Jackson devient l’un des grands épisodes de l’histoire militaire américaine.

Le paradoxe de Jean Lafitte

Quelques mois auparavant, les autorités américaines voulaient arrêter Lafitte.

Elles avaient attaqué son repaire.

Elles le considéraient comme un criminel.

Et maintenant, ses hommes viennent de participer à la défense des États-Unis.

Le paradoxe est extraordinaire :

l’un des hommes les plus recherchés de Louisiane contribue à sauver La Nouvelle-Orléans.

Jackson, qui avait commencé par se méfier de lui, finit par reconnaître la valeur de Lafitte et de ses hommes.

En février 1815, le président James Madison accorde finalement une grâce aux Baratarians pour les infractions commises contre les États-Unis.

Et le « royaume » de Barataria ?

C’est ici que l’histoire devient presque ironique.

Lafitte a aidé à sauver La Nouvelle-Orléans, mais il ne récupère pas tout ce qu’il avait perdu.

Après la guerre, il tente de récupérer ses biens confisqués. Les frères Lafitte entreprennent des démarches auprès du gouvernement américain. Jean se rend même à Washington et à Philadelphie en 1815-1816 pour défendre leurs intérêts, mais sans succès.

Le « royaume » de Barataria, lui, appartient au passé.

Lafitte repart alors vers le golfe du Mexique.

Il s’installe finalement à Galveston, au Texas espagnol, où il reconstitue une nouvelle communauté maritime et reprend des activités de contrebande et de course.

En 1820, les États-Unis mettent fin à son établissement de Galveston.

Après cela, les traces deviennent de plus en plus incertaines. Sa mort demeure mystérieuse et les récits ultérieurs ont nourri une extraordinaire légende autour de sa disparition.

Lafitte, pirate ou patriote ?

La réponse historique est probablement : les deux, mais pas au même moment.

Jean Lafitte fut un contrebandier et un homme impliqué dans des activités criminelles, notamment dans le commerce d’esclaves. Il ne faut pas transformer le personnage en héros romantique en oubliant cette réalité.

Mais en 1814-1815, lorsqu’il doit choisir entre l’offre britannique et la défense de La Nouvelle-Orléans, il choisit finalement Jackson.

Et ce choix eut des conséquences considérables. Son apport ne se limite pas au nombre de combattants présents le 8 janvier. Il fournit :

  • des artilleurs expérimentés ;
  • des armes et des munitions ;
  • des pierres à fusil ;
  • de la poudre ;
  • une connaissance exceptionnelle des bayous et des voies d’eau ;
  • des informations sur la géographie de la région ;
  • des hommes habitués à combattre en mer et dans les marais.

C’est pourquoi le National Park Service considère aujourd’hui que le rôle de Lafitte et des Baratarians a influencé l’issue de la campagne de La Nouvelle-Orléans, même si les historiens discutent encore de l’ampleur exacte de cette influence.

Une précision historique importante

Il existe également une petite erreur chronologique très fréquente : la bataille du 8 janvier 1815 ne signifie pas que la guerre de 1812 était déjà terminée.

Le traité de Gand avait été signé le 24 décembre 1814, mais il ne mettait pas immédiatement fin aux hostilités. Il ne fut ratifié par les États-Unis que le 15 février 1815 et par la Grande-Bretagne quelques jours plus tard. La bataille de La Nouvelle-Orléans était donc bien, juridiquement, une bataille de la guerre de 1812.


Le point particulièrement intéressant sur Joseph Sauvinet

Je pense qu’il y a un sujet beaucoup plus précis et passionnant à creuser : le réseau Lafitte – Sauvinet – Edward Livingston – Jean Blanque – les négociants créoles et les milieux maritimes de La Nouvelle-Orléans.

Les sources ne sont pas toutes d’accord sur la nature exacte de la relation entre Sauvinet et Lafitte. Une étude universitaire va même jusqu’à dire que la relation directe entre Sauvinet et les frères Lafitte a été fortement romancée par Lyle Saxon.

En revanche, nous savons que Sauvinet était un homme d’affaires et financier important de La Nouvelle-Orléans, qu’il était lié à des réseaux révolutionnaires et maritimes de la Caraïbe, et qu’en juillet 1815, quelques mois seulement après la bataille de La Nouvelle-Orléans, il obtint une patente de course du gouvernement révolutionnaire mexicain pour sa goélette Hidalgo.

Cela ouvre une piste remarquable : Lafitte et Sauvinet ne sont peut-être pas simplement deux personnages de l’entourage de la piraterie de La Nouvelle-Orléans ; ils appartiennent à un vaste réseau franco-créole, commercial, maritime et révolutionnaire qui relie la Louisiane, les Caraïbes, le Mexique et le Texas entre 1803 et 1820.

C’est probablement cette dimension qui permet de comprendre le mieux pourquoi Lafitte a pu passer aussi facilement du monde de la contrebande à celui de la défense de La Nouvelle-Orléans, puis aux entreprises corsaires du golfe du Mexique.

enfin, dernier point plus familial : le personnage de Joseph Sauvinet était peu connu au cours des dernières décennies. la date exacte de son décès a été retrouvé dans les archives des Soulié, qui connaissaient bien Joseph sauvinet.

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